Ce que le monde ne voit pas dans la course chinoise à l’IA
Le 26 février, le chancelier allemand Friedrich Merz se tenait au siège d’Unitree Robotics, à Hangzhou, et regardait des robots humanoïdes exécuter « Wu BOT », un enchaînement de kung-fu. Dix jours plus tôt, des machines construites par la même entreprise avaient reproduit cette chorégraphie en direct lors du Gala du Nouvel An chinois, l’émission télévisée la plus regardée au monde, qui rassemble chaque année plus d’un milliard de téléspectateurs. Qu’un chef de gouvernement européen choisisse une start-up de robotique chinoise pour sa première visite officielle dans le pays en dit long sur l’état de la compétition mondiale en intelligence artificielle.
Ce moment sous les projecteurs n’était qu’une vague parmi d’autres. En janvier, des informations annonçaient que DeepSeek s’apprêtait à lancer son modèle V4. Un an plus tôt, son modèle R1 avait fait trembler le Nasdaq, effaçant près de 600 milliards de dollars de capitalisation boursière de Nvidia en une seule journée. En février, ByteDance a déployé Seedance 2.0, un outil de génération vidéo par IA qui a inquiété Hollywood. Et lors du Gala du 16 février, quatre start-ups de robotique ont présenté des robots humanoïdes réalisant des arts martiaux avec une fluidité qui a enflammé les débats à travers le monde.
Lian Yingying, membre de l’équipe d’Unitree Robotics, décrit le prix de cette fluidité : « Pour synchroniser plus de vingt robots avec la musique, les artistes martiaux et les changements de terrain sur scène, nous avons ajusté chaque mouvement avec une minutie presque obsessionnelle. Parfois, nous retravaillions une transition de 0,1 seconde encore et encore. »
La vitesse des progrès est frappante. En 2025, Unitree était la seule entreprise à présenter un numéro de robots en groupe au Gala. Douze mois plus tard, quatre entreprises se disputaient la même scène, chacune avec une amplitude de mouvements, une fluidité et une coordination supérieures. Dans l’industrie robotique chinoise, un an est une éternité.
Ce qui s’est passé pendant la diffusion compte peut-être davantage encore. Moins de deux heures après le début du Gala, JD.com a signalé que les recherches de produits robotiques avaient bondi de plus de 300 % par rapport au mois précédent, les commandes augmentant de plus de 150 %. À 22 heures, plusieurs modèles de robots vendus par des marchands JD.com étaient déjà épuisés, dont deux unités haut de gamme totalisant environ 71 000 francs suisses. La demande ne se limitait pas à Pékin ou Shanghai : elle atteignait des villes secondaires et des marchés ruraux, révélant un appétit national pour les produits d’IA que peu d’analystes avaient anticipé. Selon Counterpoint Research, la Chine détenait plus de 80 % des capacités installées du marché mondial des robots humanoïdes en 2025.
Ce passage éclair du spectacle télévisé à l’achat en ligne reflète un degré d’intégration numérique que peu de pays ont atteint. Paiements mobiles, plateformes de commerce en ligne et réseaux logistiques sont connectés dans un même circuit. Un produit vu à la télévision à 20 heures peut être commandé, payé et expédié en quelques minutes à pratiquement n’importe quelle adresse du pays.
Parallèlement, une compétition plus silencieuse mais sans doute plus décisive se jouait. Dans la semaine précédant le Nouvel An chinois, les quatre géants technologiques du pays (ByteDance, Tencent, Alibaba et Baidu) ont investi ensemble 4,5 milliards de yuans, soit environ 507 millions de francs suisses, pour promouvoir leurs assistants IA. Le calendrier n’avait rien d’un hasard : neuf jours de congé national offraient à des centaines de millions d’utilisateurs le temps d’essayer de nouvelles applications.
Yu Ren, architecte de l’application Qwen d’Alibaba, résume la logique : « Pendant les fêtes du Nouvel An, les gens ont des besoins concrets : voyages, dépenses, vie sociale, divertissement. C’est un moment clé pour que l’IA entre dans le quotidien. »
Ces outils ne sont pas de simples chatbots. Ils évoluent vers des assistants de vie complets : commander un repas, réserver un trajet, payer des factures, gérer son agenda, le tout à la voix. L’objectif est de faire de l’IA la porte d’entrée par défaut de la vie quotidienne, à l’image de ce que WeChat et Alipay sont devenus pour les paiements et la communication. L’entreprise qui remportera cette course façonnera le prochain écosystème numérique chinois.
Cette approche, que l’on pourrait qualifier d’« infrastructure d’abord », explique pourquoi l’adoption de l’IA en Chine prend une forme si différente. Les entreprises ne vendent pas l’IA comme un produit autonome. Elles l’intègrent dans des systèmes que les consommateurs utilisent déjà.
Plusieurs facteurs expliquent cette vélocité, et ils se renforcent mutuellement.
Un marché de 1,4 milliard de consommateurs connectés permet à tout nouveau produit d’IA d’accumuler des millions d’utilisateurs en quelques jours. Cette échelle instantanée génère d’énormes volumes de données d’usage, que les développeurs réinjectent dans l’amélioration de leurs modèles. Les réseaux électriques et de télécommunications du pays, déployés massivement au cours des vingt dernières années, permettent aux services de s’étendre à l’échelle nationale sans les goulets d’étranglement qui freinent le déploiement ailleurs.
La capacité manufacturière ajoute une dimension supplémentaire. Les pôles industriels du delta de la Rivière des Perles et du delta du Yangtsé peuvent faire passer un produit du prototype à la production de masse en quelques mois. Quand un robot humanoïde devient viral à la télévision nationale, les usines capables de le fabriquer en série sont déjà en activité.
Les entreprises chinoises ont aussi tendance à partir d’un problème concret du consommateur et à remonter vers la technologie, plutôt qu’à attendre que des percées de laboratoire trouvent un marché. L’État joue un rôle de coordination à tous les niveaux, des feuilles de route nationales en matière d’IA aux subventions municipales. Le Gala du Nouvel An chinois en est l’illustration même : mi-divertissement en prime time, mi-vitrine industrielle avalisée par l’État, il mêle promotion économique et diffusion culturelle d’une manière propre au système chinois.
Une technologie aussi jeune, progressant à un tel rythme, génère inévitablement des frictions. Avant le Gala de 2026, les régulateurs ont convoqué plusieurs grandes entreprises technologiques, s’inquiétant de stratégies d’acquisition d’utilisateurs financées par des subventions et de guerres de prix menaçant d’écraser les concurrents plus modestes. Le modèle économique reste une question ouverte : ces dépenses marketing massives construiront-elles des écosystèmes durables, ou alimenteront-elles une course insoutenable ? L’essor de l’IA a également suscité un débat public sur les suppressions d’emplois et la protection des données. Après les fêtes, ByteDance a désactivé la fonction de Seedance qui générait des vidéos à partir de visages humains réels, en réponse à des préoccupations croissantes en matière de vie privée.
La Chine n’attend pas la perfection : elle lance, puis ajuste. Cela signifie que la régulation accusera un retard structurel — certaines règles arriveront trop tard, d’autres ne résisteront pas à l’épreuve du marché. Aucun pays au monde n’a encore trouvé le moyen de gouverner une technologie qu’il est encore en train d’inventer. Cela ne signifie pas pour autant que d’autres pays devraient — ou pourraient — reproduire le modèle chinois. La taille des marchés, les traditions réglementaires et les attentes sociétales divergent bien trop profondément. Chaque pays empruntera sa propre voie. Mais tous sont confrontés aux mêmes questions fondamentales : la gouvernance des données, le fossé entre recherche et mise sur le marché, et la question de savoir si l’intelligence artificielle servira, en définitive, l’intérêt général.
En février prochain, le Gala reviendra. Si les deux dernières années servent d’indication, davantage d’entreprises se feront concurrence, les robots se déplaceront de manières que nous ne pouvons pas encore imaginer, et la véritable bataille se jouera non pas sur scène, mais dans les applications d’IA que des centaines de millions de téléspectateurs ouvriront pendant la pause publicitaire. Quand le chancelier Merz a quitté le showroom d’Unitree à Hangzhou, les robots qu’il avait regardés étaient déjà les modèles du mois dernier. Voilà le rythme que le reste du monde essaie de déchiffrer.
Par Zhu Dan, CGTN français
NB : Zhu Dan est une journaliste et analyste en géopolitique basée à Pékin. Avec deux décennies d’expérience dans le journalisme international, elle se consacre à l’analyse des mutations de la politique mondiale et de la diplomatie chinoise.
Elle couvre régulièrement les grands dossiers multilatéraux pour le service français de CGTN. Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur.

